Publié le 24 Mai 2015

Retour à Istanbul
Retour à Istanbul

Voilà au minimum 4 ans que j'avais quitté Istanbul, le coeur serré, sans savoir quand mes pas allaient m'y ramener un jour.

C'est désormais chose faite. Le temps d'un long week-end, j'ai retrouvé ma bien-aimée cité du Bosphore comme si je ne l'avais jamais quitté. Du moins, tel fut le ressenti émotionnel car en ce qui concerne la réalité factuelle, elle est toute autre.

Istanbul est une mégalopole mégalomaniaque. On le lit, on le dit et on le sait. Sa gloire d'autrefois trouve aujourd'hui écho dans le faste que veulent lui redonner les politiques désireux de concrétiser en dur leurs idées de grandeur nationale et de se rendre toujours plus populaires.

20 mai, il y a quelques jours. Arrivée à Sabiha Gökçen, l'aéroport anatolien. Le bus qui m'amène vers Taksim effectue un trajet d'environ 40 minutes. Des deux côtés de l'autoroute, des constructions, des quartiers, nouveaux pour la plupart et des affiches pour des complexes immobiliers luxueux qui offrent un avenir radieux. A mesure que le Bosphore approche, les bâtiments se font de plus en plus démesurés. J'ai été frappé par le nombre de gratte-ciel en construction. Istanbul se développe un peu plus chaque jour dit-on. Ces paysages en sont la preuve visuelle. On construit aussi bien à l'horizontale qu'à la verticale. Ces hautes tours permettent à des noms de banques ou d'entreprise d'être vus de loin, de très loin, scintillant dans la nuit noire. Tout à côté de ces monstres d'acier, les immeubles vétustes comptent le temps qui leur reste à vivre, réfugiés fébrilement derrière drapeaux turcs et bannières à la gloire d'Atatürk pendues aux fenêtres. Période d'élection oblige, les façades sont recouvertes de visages radieux, promettant un destin encore plus riche à la patrie. Selon les quartiers, les tendances politiques se distinguent au nombre d'affiches et banderoles. L'AKP du premier ministre Erdogan rafle la mise sur le chemin de l'aéroport au centre de la ville. Ici on vote massivement pour le parti religieux modéré. Pas un seul visage d'Erdogan cependant, qui pourtant aimerait un jour lui aussi figurer encadré dans chaque boutique, à chaque fenêtre tel Kemal le père de la nation turque toujours autant vénéré par jeunes et anciens.

Cette passion pour cet homme est toujours frappante. On se réclame d'Atatürk pour faire prévaloir des valeurs telles que la laicité chez les jeunes. A voir cette adolescente porter son portrait sur son t-shirt, le français que je suis ne peut s'empêcher de tiquer. Si l'on voit l'ancien président Chirac devenir une figure cool dans la mode, j'essaye d'imaginer une adolescente porter un t-shirt très sérieux à l'effigie du général de Gaulle ou de Jean Jaurès. Autre pays, autre histoire, autre culture et autres combats aujourd'hui.

Période d'élection donc. Dans chaque quartier, à chaque carrefour, des camionnettes hurlent de la musique grinçante pour attirer l'attention du passant. CHP, HDP, AKP et j'en passe. Tout cela créé un brouhaha détonnant, dans une ville déjà résolument bruyante.

Taksim, coeur battant d'Istanbul l'européenne. Depuis les événements de Gezi, l'immense place est bloquée à la circulation. L'énergie incroyable qui se dégage de Taksim et de ses ruelles est intacte mais on sent que quelque chose a changé malgré tout. La jeunesse progressiste d'Istanbul n'y a plus forcément établi son bastion. Celui-ci s'est déplacé à Besiktas, plus bas sur le Bosphore, le quartier rebelle de toujours et lui aussi symbole au centre des événements de Gezi. Taksim est aujourd'hui plus une vitrine, un drapeau qu'on agite pour faire valoir l'énergie nocturne de la ville sans vraiment y conserver le supplément d'âme que j'ai pu trouver il y a 5 ou 6 années. Taksim est un symbole mais le drapeau de la liberté y flotte uniquement pour le symbole. Sur l'immense rue Istiklal, bondée de jour comme de nuit, on se croise, on fait du shopping, on chante et on danse la nuit venue, on bat le pavé comme si on se devait d'être là, pour que Taksim reste Taksim et que le camp de ceux qui voudraient voir cet Istanbul là disparaître ne l'emporte pas.

L'âme est donc aller prendre ses quartiers dans d'autres recoins de la ville. Ces événements de Gezi ont marqué les esprits et ont instauré une rupture entre deux camps. Et ces deux camps se fréquentent, se croisent et se tolèrent, au nom de valeurs communes malgré tout.

Les conservateurs ont remporté quelques victoires symboliques sur l'Istanbul que j'ai connu. L'affichage de marques alcoolisées (même turques) est interdit. Sur les façades des "Tekel", ces petits magasins de nuit, on a comme effacé à la va-vite les sponsorings de bières locales, tout en laissant le fond bleu caractéristique d'une marque bien connue et dont on a pas besoin de voir le nom écrit en toutes lettres pour autant. A 22 heures, on arrête la vente d'alcool dans les Tekel dont c'est la fonction principale pourtant. La victoire des conservateurs n'est pourtant que cosmétique car en bon voisinnage, les Tekel continuent la vente d'alcool au-delà de cette heure limite, aux personnes du quartier. A mes questions à ce sujet, mon amie sur place me dit ne pas lire la presse, ne pas regarder la télé à ce sujet. Sa vie continue comme il y a quelques années et elle ne porte que peu d'intérêt à la politique. Ses combats sont ailleurs. Une autre amie elle s'étonne et se scandalise des sommes dépensées par les politiques pour l'affichage à l'approche des élections. La pauvreté est là, bien présente, et pourtant, les rues sont inlassablement décorées de guirlandes colorées de tous les partis. A l'échelle de cette ville immense, on en imagine en effet le coût.

Qu'en pense cette famille de réfugiés syriens assise par terre, le regard dans le vide, tout près du très touristique palais de Dolmabahçe. J'en sais trop rien mais je sais aussi reconnaître la détresse sur le visage de ces personnes. Cela fait particulièrement réfléchir sur le provisoire, alors qu'autour de cette famille se pressent travailleurs et hommes d'affaire, ne vivant même pas le moment. Sans doute des personnes qui se réjouissent "de ne pas voir le temps passer" alors que le temps est un luxe dont on devrait profiter.

Istanbul a donc foncé. En quelques années depuis mon dernier passage, les chantiers ont poussé, ont creusé des trous béants à deux pas de Taksim. On construit, du neuf, du clinquant pour une clientèle aisée venue des pays du Golfe. Les chantiers ont modifié même des coins que je pensais pourtant connaître, au point de ne plus m'y retrouver.

Et dans tout cela, les gens d'Istanbul continuent leur chemin. Je ne sais pas s'ils réalisent les changements s'opérant autour d'eux. Et même sous eux puisqu'aujourd'hui, une ligne de métro relie l'Asie et l'Europe, creusée sous le Bosphore. Cela n'émeut que très peu le pêcheur d'Arnavutköy qui ne voit pas sa vie changer du tout au tout et dont le souci principal est de faire des bonnes prises.

C'est justement là que réside le secret d'Istanbul. Cette ville est une mosaiques de petites vies. Chacun mène sa barque à son rythme et la gère dans cet environnement incroyable. Car toutes ces innovations n'arrêteront jamais le balai des bateaux sur le Bosphore, transportant des milliers de personnes chaque jour depuis X années. Il y a cet Istanbul qui change à toute allure et cet autre Istanbul qui ne bouge pas, fidèle à ses principes et pétrie de certitudes, éclatante de beauté et plus que jamais décidée à vous mettre un genou à terre.

Tels des témions imperturbables du temps qui passent, chats et chiens errants d'Istanbul sont à l'image des stambouliotes qu'ils côtoient, évoluant dans un milieu en fusion avec un certain détachement mais un intérêt certain. Une fusion dans laquelle on se replonge toujours avec délice. Revoir Istanbul consiste simplement à redécouvrir avec émerveillement toutes ses beautés, sans jamais se lasser et avec le même éclat que la première fois. C'est là la force de cette cité. Cette unique beauté ne lui sera jamais ôtée et ne vous lassera jamais.

Car oui il faut se le dire et l'accepter. On peut lui reprocher d'avoir changé ou de grandir mais Istanbul, c'est simplement toutes les facettes de la vie et également un amour pour la vie.

Retour à Istanbul
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Rédigé par AdB

Publié dans #Istanbul

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Publié le 6 Mai 2015

Des voyages en bulles - Mais que vient faire Babylone en Jamaïque ?
Des voyages en bulles - Mais que vient faire Babylone en Jamaïque ?

Une meilleure amie c'est important, c'est même primordial pour son bien-être. Ca vous rappelle à tout instant le vrai sens du mot Amitié et sa valeur. Une meilleure amie c'est aussi à l'écoute, tellement à l'écoute qu'une fois le jour de ton anniversaire arrivé, la voilà qui vous offre la BD sur laquelle vous aviez louché depuis un moment. C'est ainsi que "Dispersés dans Babylone" est arrivé entre mes mains un soir d'avril dernier.

Quel est le rapport entre le Reggae et le Judaïsme ? Pourquoi tant de références bibliques chez ces artistes jamaicains ?


C'est la question que se pose Jérémy Dres. L'auteur nous emmène en quête de réponses dans un voyage musical et mystique, sur les traces des rastafaris et aux origines du Reggae, au coeur de l'histoire récente de l'Ethiopie. Le tout en essayant de démêler la complexité du Judaïsme et de ses différentes branches et couleurs.

Bien sûr, ne comptez pas sur moi pour vous révéler sur un plateau la réponse tant attendue. La réponse se trouve dans le bouquin et je vous invite vivement à vous faire votre propre avis.

La question est complexe et mérite que l'on s'y intéresse. Jérémy Dres, lui-même de confession juive et grand amateur de reggae depuis l'adolescence (le sujet est abordé avec humour) en fait une quête personnelle, dans laquelle il nous embarque avec pudeur et sans voyeurisme.

Cet ouvrage atypique se présente donc comme une recherche tout-terrain. Tout cela nous offre une plongée très documentée dans des destins peu connus de personnages new-yorkais ou éthiopiens, parfois entre mythes et réalités.

Chaque début de chapitre s'ouvre joliment par une pleine page faisant référence à un morceau Reggae, aux paroles directement inspirées de thèmes bibliques.

Le fil est parfois difficile à suivre tant les informations sont nombreuses. La complexité de cette BD résidait sans doute dans la possibilité de résumer plusieurs mois d'enquête sur le terrain, d'entretiens avec des témoins, en un tout logique et facile à appréhender pour le lecteur novice.

L'amateur de BD, de musique et de voyages que je suis s'est retrouvé malgré tout comblé et la curiosité suscitée par la question posée rassasiée.

Alors à vous qui savez que le reggae ne se résume pas à Bob Marley et à la fumette, cette BD est faite pour vous. Offrez-vous un voyage dont on ne connaît ni le refrain, ni la fin.

Pour ne rien gâcher, sur son site, "Dispersés dans Babylone" nous offre même une bande-son pour accompagner la lecture et une galerie de photos du voyage de l'auteur pour s'évader.

Pour se procurer l'ouvrage, c'est par ici.

Des voyages en bulles - Mais que vient faire Babylone en Jamaïque ?

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Rédigé par AdB

Publié dans #des voyages en bulles, #BD, #Musique

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