Istanbul - Les droits de l'Homme ne se négocient pas

Publié le 3 Juin 2013

Istanbul - Les droits de l'Homme ne se négocient pas

Face B n’a pas pour habitude depuis sa création, de s’engager dans un discours politique ou militant et ne le fera d’ailleurs jamais. Mais comment ne pas réagir aux événements qui touchent Istanbul depuis 4 jours maintenant, alors que nous consacrions 4 semaines à cette ville il y a quelques mois ?

Nous l’écrivions déjà : Istanbul est marquée par son Histoire. Des romains aux Ottomans en passant par les grecs, les communautés arméniennes et juives. Chaque rue de la ville est une page de cet immense livre d’Histoire que constitue Istanbul. Et aujourd’hui, depuis quelques jours, la jeunesse stambouliote a décidé d’en écrire un nouveau chapitre.

Istanbul, j’y ai des amis. Mes amis ont des valeurs, des principes. Ils ne sont pas des casseurs ni des terroristes. Ils sont jeunes, modernes, et ont en commun de défendre leurs valeurs communes au nez et à la barbe du gouvernement Erdogan, dans la rue ou en vigies sur les réseaux sociaux.

Mes récents passages à Istanbul ont été marqués par des rencontres multiples. Sa population diffère dans chaque quartier. La jeunesse de Taksim est colorée, tolérante, humaine. C’est elle qui aujourd’hui bat le pavé et brave les intimidations pour réclamer le droit de vivre comme bon lui semble.

Tout a démarré par un mouvement de défense écologiste non loin de la place Taksim à Istanbul. Face aux répressions violentes et inappropriées de la Police, le mouvement s’est élargi et est devenu une contestation immense contre la douce radicalisation sociale voulue par le premier ministre et son parti au pouvoir depuis des années (AKP). En s’en prenant aux valeurs laïques et aux symboles de la société turque, « Tayyip le sultan » n’imaginait surement pas soulever une telle indignation dans les milieux les plus démocrates du pays. Istanbul, Ankara, Antalya puis Izmir, les villes modernes et étudiantes, ont donné le ton. Là encore, le fossé entre la Turquie progressiste urbaine et la Turquie traditionnaliste des campagnes se creuse. Car l’AKP a surtout trouvé un terreau fertile dans les milieux ruraux et religieux, ce qui n’est pas la réputation première des quartiers de Taksim ou Besiktas, bien qu’Erdogan ait été maire d’Istanbul des années durant.

Deux visions de la société s’affrontent donc ces jours-ci dans les rues de Turquie. Etudiants, hommes, femmes, jeunes et vieux, kémalistes et communistes, anarchistes et syndicalistes, gays et hétéros, unis pour défendre le droit à la différence, le droit au respect et dénoncer les dérives autoritaires mises en place depuis des années, qui diminuent les libertés une à une et marginalisent les minorités qui font la richesse de ce pays. Les droits de l’Homme ne se négocient pas, tout comme le droit à la parole libre.

Connaissant bien cette ville pour y avoir vécu plusieurs mois, j’observe aujourd’hui d’un œil très attentif ces événements. Je m’indigne face au silence complice des journalistes turcs. Je suis soulagé de voir les médias internationaux prendre au sérieux ces contestations. J’observe mes amis user des réseaux sociaux comme jamais pour diffuser leurs messages et leurs conseils. Je regrette mon impuissance à ne pas pouvoir apporter mon grain de sel et mon fil d’actualité Facebook prend des allures révolutionnaires. J’y ressens un mouvement qui résulte de plusieurs années de contestation étouffée, d’éloignement du pouvoir par rapport à leur mode de vie et de frustration à ne pas être entendu. Qu’il est énorme le fossé entre ces amis rencontrés sur place et le modèle socio-religieux souhaité par Erdogan. Il l’aura donc appris ces dernières heures : « Personne ne peut être mis dans un seul et même moule ». Istanbul la turbulente ne s’avilit pas aux simples lois d’un gouvernement peu scrupuleux et indifférent aux 50% d’un pays qui n’a pas voté pour lui.

A titre personnel aujourd’hui, je salue donc le courage de tous ceux qui se sont levés d’un commun effort. Cette immense mosaïque apolitique et solidaire face à l’inacceptable violence vouée à faire taire.

N’oublions pas que la Turquie possède à ce jour le triste record de journalistes emprisonnés et que cela est bien évidemment la raison pour laquelle aujourd’hui, les révolutionnaires sont qualifiés de terroristes par le pouvoir et ses médias contrôlés qui ne font preuve d’aucun discernement sur les événements de ces jours-ci.

Il y a quelques jours, à Ankara, des étudiants organisaient un « kiss-in » pour défendre le droit de s’embrasser librement dans la rue. Quelques jours plus tard, la jeunesse de Beyoglu s’érigeait contre une oppression grandissante anti-démocratique. La Turquie vit un tournant. Et si les résultats ne seront pas forcément visibles rapidement, les conséquences dans la société turque seront bien existantes.

Ces idéalistes ne sont pas des casseurs. Ce sont simplement des défenseurs.

Car aujourd’hui grâce à eux, le monde réalise encore un peu plus qu’il est tout à fait possible de s’indigner pour des causes justes, dans un pays en plein boum économique.

Les valeurs humaines universelles ne sont donc pas encore tout à fait perdues.

Alex

Istanbul - Les droits de l'Homme ne se négocient pas

Rédigé par Alex

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