paris

Publié le 16 Novembre 2015

© Materz

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J'ai longtemps hésité à prendre la plume informatique et rédiger cet article. Un article parmi d'autres, des émotions parmi d'autres. Je me le suis moi-même dit. A quoi bon ? Submergé par un flot incessant de témoignages bouleversants et de vidéos choc que j'ai choisi d'éviter, j'ai tout de même décidé d'apporter ma modeste pierre à l'édifice de la réflexion sur ce qui s'est passé. Ecrire pour s'exprimer, lorsque les mots s'allongent mieux sur le papier (ou l'écran) que dans la discussion. Ces impressions et propos n'engagent que moi et ne toucheront que ceux qui le voudront.

J'ai choisi délibérément d'attendre qu'au minimum 48 heures passent. Pour m'éviter de tomber dans une réaction trop à chaud et pour me permettre d'avoir un minimum de recul sur cette énorme claque reçue, dont aujourd'hui je ressens encore la douleur. 48 heures passées à scrupuleusement choisir mes lectures, mes sources. 48 heures à volontairement éviter les portraits des victimes dont on étale les noms et les vies sur la toile. Non pas par irrespect pour eux, mais parce que c'est tout simplement insoutenable. Lâchement, je préfère que ces centaines de victimes restent sans nom pour moi, car le chiffre est à lui seul déjà insupportable. Je ne veux pas me perdre dans les méandres du voyeurisme macabre. Ils étaient des centaines de vies différentes et aujourd'hui sont tous un seul et même symbole.

Au moment où tout cela arrivait, vendredi soir, je me trouvais dans un bar avec ma moitié et deux amis français. Macabre coincidence, sans savoir ce qui se passait sur le pavé parisien, nous avons évoqué nos souvenirs du 11 septembre ou des attentats parisiens en 1995. "Où étiez-vous à ce moment là ?" se demandait-on. Dans 15 ans, lorsqu'autant d'années se seront écoulées que depuis 2001, je pourrai alors sans aucun doute me souvenir d'où j'étais, avec qui. Le genre d'instant qui marque à jamais, des secondes irréelles partagées avec des personnes qui garderont toujours ce souvenir commun avec vous.

Samedi j'étais groggy. Une impression irréelle. Et puis il y a eu ce recueillement avec quelques 1000 autres personnes devant l'ambassade de France à Berlin. Des gens comme vous et moi, le regard un peu perdu. Des larmes aussi et du silence. Les mêmes visages que ceux perdues dans les 10ème et 11ème arrondissements.

J'ai "une chance" dans ce malheur. N'ayant aucune famille dans la capitale, je n'ai que quelques amis dont me soucier. Je parle de chance car je n'ai pas vécu dans la même angoisse que mes proches originaire de la région et je pense à une personne en particulier, avec qui j'ai souffert d'inquiétude profonde. Mais peut-on parler de chance dans ces moments-là. Moi aussi en tant qu'être humain je suis frappé de plein fouet. Des jeunes gens qui auraient pu être vous, moi, un ami, une amie, un cousin, mon frère, une soeur, peu importe. Ces gens qui se sont écroulés n'ont rien demandé à personne et ne répondront plus à leurs proches pour leur dire "tout va bien". Tout cela m'a d'autant plus heurté que je me trouvais à Paris il y a une semaine à peine, profitant d'un doux soleil et déclarant une énième fois mon amour à cette ville unique. Croisant des milliers de parisiens pressés, anonymes, d'autres heureux et attablés gaiement à la terrasse des brasseries. Je pense à tous ces gens depuis vendredi soir.

Je suis né parisien, ai grandi parisien puis Marseille m'a accueilli à l'âge de 15 ans. J'ai une relation particulière avec Paris. Lorsqu'on me demande d'où je viens, je m'étends toujours en explications pour avouer ma double appartenance. Paris et Marseille, mes deux chez-moi. Une double identité qui a fait de moi ce que je suis. Et il y a une semaine en admirant les quais de Seine, je ressentais une nouvelle fois au fond de mon coeur ce sentiment "je suis ici chez moi".

Sacha Guitry a déclaré "Etre parisien, ce n'est pas être né à Paris, c'est y renaître." Une citation dont je saisis la pleine mesure. On peut critiquer Paris, dénigrer Paris pour je ne sais quelle raison, on est tous au minimum un petit peu parisien au fond de soi. En premier lieu parce que la notion de liberté y a vécu les heures les plus glorieuses de son histoire. Paris est un symbole que nous avons tous gravé en nous. Et si vendredi Paris s'écrivait en lettres de sang, Paris retrouvera encore et toujours ses lettres d'or. Comme le déclaraient deux jeunes femmes au Monde : "On en a vu d’autres, on va s’en remettre". C'est un des fondements même de Paris. Perpétuer la vie, dans une des villes qui symbolise le mieux tout ce que l'amour de la vie représente.

Paris ne sera jamais le cimetière qu'ils ont voulu créer vendredi. Car demain déjà on dansera et boira en l'honneur des disparus. Le meilleur hommage que l'on puisse rendre à ces jeunes personnes tombées pour la France, n'en déplaise à Etienne.

J'entends ici et là des polémiques comme toujours. Quelques minutes après le drame, les vautours de la politique étalaient déjà leur vomi sur Twitter. Mais plus personnellement, pourquoi souffrir dans ce cas présent alors que des milliers de personnes meurent chaque jour ? Pourquoi Paris et pas Beyrouth ?

Je suis d'accord sur ce dernier point. Beyrouth a vécu une belle injustice alors que quelques heures à peine avant Paris, plusieurs attentats secouaient la capitale libanaise. Je n'établis aucune hiérarchie de la souffrance et les pertes humaines me touchent toutes sans exception. Mais dans le cas de Paris, c'est le sociologue Gerôme Truc qui apporte l'explication la plus claire : "On confond souvent ce sentiment de proximité avec un sentiment de commune appartenance : on se sentirait tous concernés parce que ce sont des Français qui sont frappés, que cela arrive en France. Mais ce n’est pas aussi simple que cela. Ce que chacun d’entre nous ressent face à l’attaque entremêle différents sens du « nous » : certains se sentent concernés d’abord en tant que Parisiens, d’autres en tant qu’habitants des quartiers frappés, de même qu’après l’attentat contre Charlie Hebdo, en janvier, certains se sont d’abord sentis concernés en tant que journalistes, en France comme ailleurs dans le monde. Et pour ceux qui se sentent d’abord touchés en tant que Français, la sidération ne sera pas la même selon qu’ils connaissent des gens à Paris ou pas, si eux-mêmes s’y sont déjà rendus et connaissent les lieux frappés ou pas, etc. " Cela n'est donc pas de l'égoisme ou de l'égocentrisme français, juste une réaction humaine lorsqu'on est personnellement visé. Je ne connais malheureusement pas Beyrouth. Il n'y a aucune vie qui compte plus qu'une autre et aucun nombrilisme européen ou occidental ici. Je pleure cet homme autant que les fantômes du Bataclan.

Je concluerai cet article par une note d'optimisme pour l'avenir car il ne faut pas se laisser abattre. L'avenir proche nous dira ce qu'il en est mais chacun à notre niveau, apportons notre contribution à ce qui rend notre quotidien plus doux et vivable. Sortez, vivez, retrouvez vos amis et faites de la musique. Dites à ceux que vous aimez que vous les aimez et ne perdez pas de temps avec des futilités. A ceux qui enfin se laissent submerger par la tristesse au point de dire qu'ils ne veulent pas mettre d'enfant au monde dans un avenir sombre, je citerai mon ami Julien, écrivain de son état, qui a eu ces mots juste : "Pourquoi faire naître des enfants dans un monde pareil ? Parce qu'on aura besoin de gens bien. Vraiment. Et qu'il faut les former."

Alors les gens bien, montrez-vous, car l'humanité vous appartient. L'inhumanité est leur.

© Joann Sfar

© Joann Sfar

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Rédigé par AdB

Publié dans #paris

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